6. Deux approches diff�rentes: Quel est le meilleur moyen de paiement ? L'argent ou les c�r�ales ?
Table
des mati�res - Pr�c�dente
- Suivante
Nos propres �tudes de programmes de promotion de banques de c�r�ales avaient pour but d'analyser dans quelle mesure les conditions formul�es dans les "points essentiels" (cf. chapitre 5) sont remplies, ceci �tant d�cisif por la r�ussite ou l'�chec d'une banque c�r�ali�re. Nota bene: par r�ussite, nous entendons la satisfaction permanente des besoins de la client�le (durant cinq ans au minimum), associ�e � la couverture des frais d'exploitation.
Au Burkina Faso et au Mali, le Projet de post-r�colte a collect� certaines donn�es concernant des banques de c�r�ales mises en place par des organisations non gouvernementales locales ayant essay� d�s le milieu des ann�es 80 des m�thodes nouvelles (GUNTHER,D. 1994; HENRY, P.E. 1993; LAROU, S. ET AL. 1993). Notre objectif �tait � �laborer, � partir de leur exp�rience, des approches prometteuses, susceptibles de profiter � d'autres banques de c�r�ales. Au Burkina Faso, il s'agit de �projets c�r�aliers� s'inscrivant dans le cadre des activit�s men�es par des associations rurales d'�pargne et de cr�dit. Au Mali, ce sont des �greniers de pr�voyance� fonctionnant sur la base de cr�dits en nature, dont le remboursement est assorti d'int�r�ts �galement en nature.
6.1 L'approche du Burkina Faso: les projets c�r�aliers
6.1.1 Int�gration de banques de c�r�ales dans des caisses d'�pargne et de cr�dit de village
L'organisation non gouvernementale burkinab� responsable de ce projet s'est fix�e pour objectif l'implantation de caisses d'�pargne et de cr�dit de village dans la r�gion Centre-Nord. Les associations villageoises d'�pargne re�oivent des cr�dits individuels et collectifs destin�s � divers projets, parmi lesquels figurent les �projets c�r�aliers�, dont le propos est l'achat et le stockage collectifs de c�r�ales, principalement du sorgho, mais �galement, dans des cas exceptionnels, du riz. Ces projets b�n�ficient d'une promotion sous forme de subvention des frais de construction de l'entrep�t (financement des frais de mat�riaux) et de cr�dits collectifs pour l'achat de c�r�ales. Les pr�ts, d'une dur�e de 10 mois, sont accord�s � un taux d'int�r�ts de 12 % p.a., la limite de cr�dit �tant fix�e en fonction de l'avoir sur compte �pargne dont dispose le groupe.
Cette approche comporte toute une s�rie d'avantages:
- C'est le groupe lui m�me qui d�cide de l'ann�e cours de laquelle il va faire une demande de cr�dit banques de c�r�ales, ce qui lui permet ainsi de r�agir de mani�re souple face aux ann�es de bonnes et de mauvaises r�coltes.
- Les b�n�fices r�alis�s ne doivent pas �tre obligatoirement r�investis dans la banque de c�r�ales, mais peuvent �tre plac�s sur un compte �pargne, ce qui augmente la limite de cr�dit.
- Du fait qu'il s'agit de son propre argent, on peut partir du principe que le groupe sera davantage port� � le g�rer �conomiquement que s'il s'agissait de fonds de donateurs re�us en cadeau.
- La gestion des banques de c�r�ales se trouve facilit�e par l'existence, au sein des associations d'�pargne, d'un sch�ma bien rod� de r�partition des t�ches (comptabilit�, attribution de cr�dits, gestion de la caisse).
- Cette d�marche implique des m�canismes de sanction efficaces, dans la mesure o� le groupe perd �galement sa cr�dibilit� pour d'autres projets aussi longtemps qu'il n'a pas rembours� l'emprunt contract� pour la banque de c�r�ales.
Parmi les 87 banques de c�r�ales dans la r�gion Centre-Nord (chiffre de 1991), notre �tude a port� uniquement sur les 34 de la province de Sanmatenga. Cette province est r�put�e structurellement d�ficitaire, ce qui veut dire que sa population est en permanence d�pendante de livraisons de c�r�ales en provenance des provinces voisines, ou encore d'autres r�gions exc�dentaires plus �loign�es.
6.1.2.1 Besoins
La mise en place des banques de c�r�ales �tait subordonn�e � la demande: l� o� des membres d'associations d'�pargne et de cr�dit r�put�es solvables faisaient valoir des besoins, leur demande �tait en g�n�ral accept�e. A l'exception de la solvabilit�, il n'existait pas de crit�res standardis�s � partir desquels on pouvait justifier du refus ou de l'acceptation de la demande formul�e par un village.
La mise en place des banques de c�r�ales n'�tait pr�c�d�e d'aucune �tude de faisabilit� ni de calculs de rentabilit�. La question du site ne faisait l'objet d'aucun examen approfondi, l'analyse des besoins �tant n�glig�e de la m�me mani�re, si bien que l'on trouve aussi bien dans des villages de 700 habitants que dans des villages qui en comptent 2000 des entrep�ts standard de 25 t de capacit�. Dans certains villages, il existe jusqu'� trois banques de c�r�ales, financ�es par des donateurs diff�rents. La question des co�ts probables et des imp�ratifs logistiques n'�tait pas davantage r�gl�e, notamment pour ce qui est de l'approvisionnement en c�r�ales, avec pour r�sultat qu'aujourd'hui une partie infime seulement des capacit�s de stockage disponibles est exploit�e. Quant � l'existence d'une demande assortie d'un pouvoir d'achat suffisant, on en est r�duit ici � de simples conjectures.
6.1.2.2 Finalit� des banques de c�r�ales
Les acteurs impliqu�s, � savoir d'un c�t� l'organisation non gouvernementale et de l'autre les exploitants et les usagers des banques de c�r�ales, ont parfois des id�es fortement divergentes sur l'utilit� de ces �tablissements. Alors que l'organisation non gouvernementale, en tant qu'organisme de promotion, insiste tr�s nettement sur le fait que, au-del� de la s�curit� alimentaire, la banque de c�r�ales doit �tre une activit� visant � r�aliser des b�n�fices (encouragement � l'�pargne, financement d'autres projets � partir des b�n�fices), la plupart des exploitants la consid�rent plut�t comme une tirelire: pour les villageois, l'approvisionnement en c�r�ales se trouve facilit� par la diminution des temps de trajet, en m�me temps qu'il devient meilleur march� dans la mesure o� ils peuvent compter sur des prix de vente �sociaux� et, en cas de besoin, sur la cession de c�r�ales � cr�dit.
La cession des c�r�ales sur la base de crit�res sociaux rev�t pour la majorit� des exploitants une importance primordiale, alors que les aspects commerciaux sont plus ou moins d'une importance subordonn�e pour la plupart des comit�s de gestion. Des conflits de r�les sont par cons�quent pr�visibles:
"Ma responsabilit� en tant que membre conseiller est source de probl�mes. Comme on ne peut pas faire tout le temps la volont� de plusieurs personnes, on aura des ennemis parmi les membres... Nous ferons savoir aux membres que les responsables ne travaillent pas pour leur propre compte"
(Cette citation, ainsi que les suivantes, sont extraites des questionnaires d'�valuation distribu�s au Burkina Faso et au Mali, G�NTHER, D. 1994 a et b).
Plusieurs indices laissent � penser que l'on a sous-estim� aussi bien les tensions existant dans les villages que l'�ventualit� d'une aggravation de certains conflits suite � la fondation de banques de c�r�ales.
6.1.2.3 Ressources humaines
Gestion des banques de c�r�ales
Dans toute banque de c�r�ales, la gestion incombe au comit� de gestion, lequel comprend en g�n�ral un pr�sident, un secr�taire, un acheteur, un vendeur, un comptable et un tr�sorier. En ajoutant les adjoints, on arrive donc parfois � un organe de 12 membres. Concernant la formation de ces comit�s de gestion, d'�normes progr�s ont �t� accomplis ces derni�res ann�es. Alors que les membres des comit�s de gestion des premi�res banques de c�r�ales, fond�es en 1978, �taient encore analphab�tes, ils sont � l'heure actuelle alphab�tis�s � 75 %, et 33 % des g�rants, tout de m�me, ont re�u une formation sp�ciale les pr�parant � la gestion des banques de c�r�ales.
Les participants � la formation interroges d�clarent avoir des difficult�s � assimiler les programmes d'enseignement (une question de formation ant�rieure, mais �galement un probl�me didactique), ainsi qu'� transf�rer les acquis dans la pratique. Les participants � des cours de formation doivent en outre s'attendre � affronter la jalousie de leur parents ou amis �rest�s � la maison�, ce qui complique le transfert des connaissances.
Les contr�les de connaissances destin�s � v�rifier l'impact de l'enseignement sont assez rares. C'est principalement dans la tenue correcte des registres que doit se refl�ter le succ�s de la formation. Il s'agit-l� toutefois d'un indicateur bien peu fiable si l'on consid�re que le manque de connaissances techniques ne suffit qu'en partie � expliquer le caract�re incomplet de certains documents comptables. On essaie souvent de camoufler des probl�mes quelconques, comme la diminution "inexplicable" de stocks de c�r�ales, par une comptabilit� incompl�te.
S'agissant de la participation des femmes � la gestion des banques de c�r�ales, les sondages ont montr� que les femmes �taient sous-repr�sent�es dans l'ensemble des comit�s de gestion. Il est cependant douteux que la faible participation des femmes renvoie uniquement � un manque de connaissances techniques. Plus encore que les hommes, les femmes paraissent privil�gier les solutions individuelles, aux risques calculables, au d�triment des solutions collectives. Au lieu de s'engager dans les banques de c�r�ales, les femmes se sont organis�es s�par�ment et pratiquent le stockage (semi-)collectif de sorgho, de haricots et d'arachides. Un groupe de femmes contracte un emprunt collectif, lequel est ensuite r�parti entre les membres du groupe. Achat, stockage et vente se d�roulent de fa�on individuelle (apr�s fixation de prix d'achat maximaux), l'emprunt au contraire rembours� en commun. Les b�n�fices r�alis�s � partir du stockage sp�culatif servent � augmenter le compte commun.
Suivi et �valuation
Etant donn� qu'il n'existe ni d'analyse des besoins, ni de crit�res standardis�s concernant la mise en place des banques de c�r�ales ni de calendriers d'ex�cution pour une p�riode d�termin�e, on ne poss�de pas davantage d'indicateurs d'�valuation des r�sultats. Il n'y a pas non plus de documents standardis�s pour le suivi et l'�valuation syst�matiques. On se limite en fait � contr�ler plus ou moins rigoureusement les registres et les stocks et � tenir des r�unions. Malgr� toutes les difficult�s que cela pr�sente dans la pratique, il arrive effectivement que l'on d�couvre des contradictions et des filouteries, ce qui n'est en g�n�ral pas suivi d'effets. Pour la personne comp�tente au sein de l'organisation non gouvernementale, suivi et �valuation repr�sentent du reste un surcro�t de travail, dont elle s'acquitte dans la limite o� cela est r�alisable financi�rement et lorsqu'elle en a le temps.
6.1.2.4 Financement des activit�s
Le caract�re op�rationnel ou non d'une banque de c�r�ales d�pend essentiellement d'un facteur d�termin�, � savoir si l'association d'�pargne villageoise a obtenu ou non un pr�t pour l'achat de c�r�ales. Ce pr�t entra�ne un certain nombre de probl�mes:
- Le montant du pr�t est �tabli en fonction des avoirs sur �pargne du groupe, et non pas en fonction des besoins effectifs et de la capacit� de stockage.
- Les cr�dits destin�s aux projets c�r�aliers sont toujours accord�s � titre collectif. Lorsque le produit de la vente des c�r�ales est insuffisant, l'emprunt contract� ne peut �tre rembours� que par le biais d'une r�partition de la dette entre les membres du groupe. Dans certains cas, les cr�dits non rembours�s sont �galement r��che-lonn�s, ce qui peut aboutir � un endettement durable du village concern�. Cons�quence logique: beaucoup de paysans ont peur de la responsabilit� collective li�e au cr�dit et pr�f�rent prendre un cr�dit personnel, dont les risques sont plus facilement calculables.
- Les pr�ts sont parfois assortis d'un d�lai de remboursement trop court, qui oblige � vendre � un moment d�favorable pour �tre en mesure de rembourser � temps. S'il y a des retards dans le versement du pr�t, il arrive facilement que le moment le plus favorable � l'achat soit d�j� pass�.
- Les cr�dits collectifs se voient dans certains cas d�tourn�s de leur destination premi�re au b�n�fice de projets personnels, ce qui n'attire pas l'attention aussi longtemps qu'il n'existe pas de syst�me de suivi et d'�valuation comportant des indicateurs de performances, mais o� le remboursement ponctuel de l'emprunt constitue le seul et unique indicateur de ce type.
6.1.2.5 Organisation du travail
Gestion commerciale
Les probl�mes survenant au niveau de la gestion et qualifi�s dans les questionnaires d'erreurs de management sont vari�s, puisqu'il s'agit aussi bien de difficult�s non r�solues d'approvisionnement et de transport qu'un stockage inappropri� entra�nant une d�gradation des stocks, ou encore la cession incontr�l�e de c�r�ales � cr�dit et les d�tournements de fonds. Incomp�tence et probl�mes sociaux sont en l'occurrence �troitement li�s: il n'y a pas forc�ment mauvaise intention au d�part, mais bien souvent une incapacit� de ma�triser la situation. Pour tenter d'y rem�dier, on commence � resquiller et pour finir, l'argent s'est envol�...
"Le cr�dit banque c�r�ali�re de 750.000 FCFA pris en d�cembre 1991 a servi � autre chose qu'� l'achat de c�r�ales: Quand ils ont eu l'argent le prix des c�r�ales avait d�j� mont�. Alors par crainte de ne pas pouvoir revendre .s'ils payaient cher les c�r�ales ils ont partag� l'argent entre les membres du comit� de gestion. Ceux-ci devaient payer leurs sommes avec un int�r�t de 8 % dans huit mois. Le 23 septembre 1992 ils n'ont pu rembourser que 425.000 F..."
La vente de dix t de c�r�ales d�j� signifie de surcro�t la mise en circulation de fonds consid�rables, qu'il est souvent difficile de conserver en lieu s�r.
"Le fait que je d�tiens la caisse du groupe est un probl�me concret. Ce probl�me existe parce qu'il y a trop de voleurs. Et une fois qu'ils sont au courant que tu d�tiens la caisse ils peuvent venir t'aggresser pour retirer l'argent."
Les ventes � perte sont impossibles � �viter lorsque le groupe a achet� les c�r�ales � un prix trop �lev� et/ou le d�lai de remboursement est trop court, de sorte que l'on est contraint de revendre les c�r�ales � un moment d�favorable.
Le rayon d'action des banques de c�r�ales �tudi�es est tr�s r�duit: l'approvisionnement s'effectue en premier lieu au village m�me ou � sa p�riph�rie imm�diate. Les quantit�s achet�es sont toujours int�rieures � la capacit� de l'entrep�t, et les prix ne sont pas toujours des plus avantageux du fait que les achats interviennent principalement entre janvier et mars, c'est-�-dire dans une p�riode o� les prix commencent d�j� � remonter.
Fig. 14: Achat de c�r�ales dans les banques de c�r�ales �tudi�es
SOURCE: G�NTHER, D. (1994 a)
L'approvisionnement en c�r�ales sur des march�s relativement �loign�s reuiert une logistique perfectionn�e, que la plupart des banques de c�r�ales sont incapables de fournir.
La vente a lieu de mai � septembre. Elle se fait dans la plupart des cas au comptant, � des heures d'ouverture r�guli�res, la cession � cr�dit demeurant un ph�nom�ne minoritaire. Bien qu'officiellement interdite, la cession � cr�dit est cependant pratiqu�e au b�n�fice de familles n�cessiteuses, ce qui aboutit � des cr�ances irr�cup�rables.
Processus d�cisionnels
La forme d'organisation majoritairement rencontr�e au sein des banques de c�r�ales �tudi�es co�ncide avec leur autoperception, � savoir une association avant tout motiv�e par des int�r�ts sociaux. On y trouve plusieurs organes qui se contr�lent mutuellement et ne disposent que d'un pouvoir d�cisionnel limit�. Le comit� de gestion comporte de sept � huit membres, �lus par l'association de village pour une dur�e d�termin�e. Seuls les deux g�rants principaux, � qui incombent les deux fonctions cl�s, l'achat et la vente, sont �lus � vie et seuls � percevoir une sorte de salaire (participation au chiffre d'affaires). A c�t� du comit� de gestion et de l'association villageoise, on trouve encore une sorte de conseil de surveillance contr�lant toutes les activit�s de la caisse d'�pargne.
Dans bien des cas, le comit� de gestion n'est associ� que de mani�re indirecte � la prise de d�cisions importantes, comme par exemple le montant de l'emprunt � contracter, les prix de vente et d'achat, les sources d'approvisionnement, etc. Cette division du travail n'a pas grand-chose � voir avec les �unit�s de gestion� hautement efficaces dont devrait disposer toute entreprise commerciale.
Les conflits sont r�gl�s par l'interm�diaire de personnes de confiance demeurant au village. Les sanctions pr�vues (mises en demeure, amendes, exclusion) sont uniquement appliqu�es dans des cas exceptionnels du fait qu'elles sont apparemment en opposition avec la forme traditionnelle d'arbitrage, qui elle met l'accent sur la recherche d'un accord.
Stockage et protection des stocks
La plupart des banques de c�r�ales sont am�nag�es dans des entrep�ts standard de construction solide, aux murs cr�pis form�s de blocs d'argile et recouverts d'un toit en t�le ondul�e. Dans ces b�timents, en majorit� mal entretenus, le taux de pertes est sup�rieur � celui des greniers traditionnels en argile.
Au lieu d'appliquer des mesures pr�ventives (r�parations, am�lioration de l'hygi�ne de stockage), on utilise des substances chimiques comme "produits de protection des stocks" (voir tableau annexe D), la mise en uvre de produits de traitement des semences, d'insecticides contre la vermine, ainsi que d'autres pr�parations inad�quates, parfois extr�mement toxiques, �tant en l'occurrence tout aussi courante que l'emploi de produits phytosanitaires conseill�s pour les stocks.
Compar�s aux probl�mes de gestion, les probl�mes de stockage et de protection des stocks n'ont toutefois qu'une importance mineure, du moins dans le cas de denr�es relativement faciles � stocker comme le sorgho.
6.1.2.6 Rentabilit�
Interrog�es sur cette question, la plupart des banques de c�r�ales d�clarent avoir fait des b�n�fices. Cette affirmation n'est cependant pas v�rifiable en raison du caract�re incomplet et parfois extr�mement contradictoire des documents comptables disponibles. Consid�rant les graves probl�mes d'approvisionnement rencontr�s, une utilisation moyenne des capacit�s inf�rieure � 40 % et une marge b�n�ficiaire moyenne de 18 % (diff�rence entre le prix d'achat et le prix de vente), il est n�anmoins peu vraisemblable que l'on puisse r�aliser des b�n�fices.
Les co�ts fixes, de m�me que les prix des c�r�ales constituent les principaux facteurs qui d�terminent la rentabilit� des banques de c�r�ales. Les r�sultats de la banque de c�r�ales seront d'autant meilleurs que les installations de stockage seront simples, la marchandise stock�e de haute valeur, le probl�me de l'approvisionnement facile � r�gler et la relation entre prix d'achat et prix de vente avantageuse.
Frais fixes
Les entrep�ts modernes et spacieux entra�nent des frais fixes �lev�s (frais d'amortissement et de financement, entretien). Non seulement les frais d'investissement dans un entrep�t en ciment sont tr�s �lev�s, mais ils ont en plus, � proportion, augment� davantage au cours des derni�res ann�es que les prix des denr�es stock�es. D'apr�s nos calculs, un entrep�t en blocs d'argile pourvu d'un toit en t�le ondul�e revenait en 1978 � 265 000 FCFA. En 1994 (avant la d�valuation du FCFA) il fallait compter pour un entrep�t �quivalent au moins 1,3 millions de FCFA pour les seuls mat�riaux. Pour la p�riode s'�tendant entre 1973 et 1983, la F.A.O. a enregistr� une augmentation calcul�e sur la base du m�tre carr� de surface de stockage - du quadruple ou du quintuple des co�ts de construction d'un entrep�t standard simple (CERES 1983).
Prix des c�r�ales
SOURCE: G�NTHER, D. ( 1994 a)
L'exploitation des statistiques de prix sur une p�riode de huit ans r�v�le des diff�rences de prix tr�s accentu�es suivant les saisons. Pour �tre � m�me de confirmer ou d'infirmer l'existence de cette tendance, il faudrait continuer, le cas �ch�ant directement sur les march�s de village et sur une p�riode prolong�e, d'�tudier ces cycles de prix.
On a signal� dans quelques villages que la mont�e des prix habituellement observ�e au moment de la soudure � la suite de r�coltes m�diocres ou mauvaises n'�tait pas intervenue. Les raisons en sont obscures, le ph�nom�ne �tant totalement improbable pour une r�gion d�ficitaire, � moins qu'il soit arriv� sur le march� une aide alimentaire d'un volume assez important.
Autre question, celle du pouvoir d'achat de la client�le des banques de c�r�ales. Existe-t-il dans la r�alit� une demande suffisante, compte tenu d'une fourchette de prix pouvant th�oriquement atteindre 50 % ? La vente � �prix sociaux� r�sulte-t-elle avant tout de l'autoperception des banques de c�r�ales ou est-il totalement impossible d'obtenir un prix plus �lev� si la banque de c�r�ales entend trouver preneur pour sa marchandise ?
On trouve confirmation des deux types d'hypoth�ses: la comptabilit� exploitable (elle se limite � 13 banques de c�r�ales sur 34) permet d'�tablir que les prix pratiqu�s pendant la soudure sur les march�s ruraux ne d�passent en moyenne que de 34,5 % ceux de la r�colte. Les banques de c�r�ales, quant � elles, fixent leurs prix � un niveau encore inf�rieur, puisque la marge brute n'est que de 18 %. Dans leurs �tudes sur des banques c�r�ali�res du Sahel, GERGELY, GUILLERMAIN ET LARDEMELLE (1990) ont constat� l'existence d'une marge nette moyenne de 20 %. Certains �l�ments permettent donc de penser qu'une marge de 50 %, tout au moins dans les r�gions d�ficitaires au pouvoir d'achat limit�, est irr�aliste.
6.2 L'approche malienne: les greniers de pr�voyance
6.2.1 Des banques de c�r�ales fonctionnant sur la base de cr�dits en nature
Alors que les banques de c�r�ales �voquent en g�n�ral des entrep�ts d'une certaine taille, les �greniers de pr�voyance� �tudi�s au Mali repr�sentent un volume stock� de quelque 5 t par village. Les premi�res banques de c�r�ales y ont �t� cr��es � partir d'une fourniture de 20 t de sorgho au titre de l'aide alimentaire. Cette marchandise a �t� partag�e entre quatre villages, l'objectif �tant ici de multiplier ce stock initial et de construire en partant de l� des banques de c�r�ales dans d'autres villages. On trouve aujourd'hui 67 banques de c�r�ales, o� sont stock�es au total 134 t de sorgho et de petit mil.
A la diff�rence des banques de c�r�ales burkinab� examin�es par nous, celles du Mali ne sont pas implant�es dans des r�gions d�ficitaires, mais dans des r�gions dites �d'�quilibre pr�caire�, c'est-�-dire dans des zones o� les bonnes et les mauvaises r�coltes annuelles sont � peu pr�s �quilibr�es.
Le syst�me est assez simple et fonctionne selon le principe suivant: les c�r�ales sont stock�es dans des greniers collectifs de construction traditionnelle. Le stock initial provient d'un pr�t en nature accord� par l'organisation non gouvernementale promouvant le projet et/ou du produit de champs collectifs. Ce stock est ensuite pr�t� au cours de la soudure � des villageois ayant fait valoir des besoins. Les b�n�ficiaires remboursent en nature, apr�s la r�colte suivante, avec des int�r�ts de 20 � 30 %.
Un pour cent de la quantit� initiale est restitu� annuellement � l'organisation non gouvernementale et sert de base � la mise en place de banques de c�r�ales dans d'autres villages. Le fait que les quantit�s maximales accord�es par personne sont fix�es � l'avance exclut presque totalement d'�ventuels abus dus � la sp�culation.
A une exception pr�s, les banques de c�r�ales que nous avons �tudi�es �taient op�rationnelles, circonstance plut�t rare quand on consid�re la situation d'ensemble des banques de c�r�ales au Sahel. A notre avis, ceci est essentiellement � mettre au compte des facteurs suivants
- Syst�me relativement simple (sur la base de cr�dits en
nature)
- Frais financiers r�duits (utilisation de greniers
traditionnels)
- Site avantageux (r�gion d'�quilibre pr�caire)
- Haut degr� de coh�sion sociale de la population
- Bonne continuit� au niveau de la gestion
- Encadrement intensif de la part de l'organisation non
gouvernementale
- Haut degr� de comp�tence sociale du personnel de cette m�me
organisation non gouvernementale
Alors que la majorit� des banques de c�r�ales sah�liennes se plaignent de ce que leurs stocks s'amenuisent constamment (voire disparaissent totalement), les 36 banques de c�r�ales �tudi�es au Mali ont r�ussi � faire passer leurs stocks initiaux, 62 t au total, � 91,7 t. On notera toutefois qu'il existe ici des diff�rences marqu�es du point de vue de la dur�e d'activit� des diverses banques de c�r�ales, puisque les plus anciennes datent de 1985, les plus r�centes ayant �t� fond�es en 1992.
En raison de leur mode de fonctionnement, qui est tout autre, les probl�mes de ces banques de c�r�ales se diff�rencient bien entendu fortement de ceux du Burkina Faso. Elles sont par exemple � m�me de surmonter assez facilement les difficult�s d'organisation li�es aux op�rations de pr�t et de restitution. C'est ainsi que quelques-unes des banques de c�r�ales ont limit� les p�riodes de distribution � une journ�e ou � une semaine, de mani�re � ce que les gestionnaires ne soient pris qu'un minimum de temps et � ce que la marchandise pr�sente une qualit� aussi uniforme que possible. En revanche, l'antagonisme des int�r�ts �conomiques et des int�r�ts sociaux n'est pas si facile que cela � r�soudre.
6.2.2.1 Besoins
On pourrait supposer que dans les ann�es de bonnes r�coltes, les greniers familiaux sont bien remplis et qu'il n'y a donc aucune n�cessit� d'emprunter des c�r�ales, ce qui placerait les banques de c�r�ales devant le probl�me de devoir stocker leurs r�serves jusqu'� l'ann�e suivante, voire deux ans durant, avec l'augmentation des risques de pertes que cela comporte. Pour contourner cet �cueil, on pourrait proc�der � un �change des stocks anciens contre de nouveaux, ce qui devra �tre r�gl� par une sorte d'accord � l'amiable entre les villageois.
Si ce probl�me n'a pas (encore) fait son apparition dans les banques de c�r�ales maliennes interrog�es, c'est parce que les quantit�s stock�es sont en g�n�ral inf�rieures � la demande, alors que les besoins, qui sont moindres dans les ann�es de bonnes r�coltes, peuvent �tre satisfaits par les banques de c�r�ales sans qu'il y ait de reliquats de stocks.
6.2.2.2 Finalit� des banques de c�r�ales
Les villages dans lesquels les banques de c�r�ales ont �t� mises en place ne comptent en moyenne que 400 habitants, dont plus de 90 % appartenant � la m�me ethnie (� titre de comparaison: la majorit� des banques de c�r�ales burkinab� que nous avons examin�es sont implant�es dans des villages de plus de 1 200 habitants). Les conditions pr�alables � des exp�riences � l'issue incertaine n'�taient par cons�quent pas d�favorables.
En d�pit de ces conditions favorables, la plupart des banques de c�r�ales n'ont pas r�ussi � surmonter le conflit d'objectifs entre vocation sociale et finalit� �conomique. Pour quelque deux-tiers d'entre elles, le remboursement des c�r�ales emprunt�es ne marche pas de fa�on satisfaisante, ce qui n'est pas toujours � mettre sur le compte de mauvaises r�coltes. Dans une bonne moiti� des cas, c'est tout simplement l'attitude en mati�re de remboursement qui ne va pas, bien que cette attitude soit d�j� pr�visible au moment de la distribution:
"Lors de la distribution, un paysan qui r�clame 100 kg, alors que le responsable de la banque c�r�ali�re sait pertinemment qu'il n'aura pas les moyens n�cessaires de les rembourser mais il les lui donne parce qu'il a peur de lui. C'est un gros probl�me."
Si la majorit� des banques de c�r�ales dispose de m�canismes de sanction, on r�pugne dans la plupart des cas � leur application rigoureuse, de peur de mettre la paix sociale du village en danger:
"La r�cup�ration est difficile par quelques individus de mauvaise volont�. Il faut r�soudre ce probl�me par la patience. Pas d'autre cr�dit � ceux qui ne remboursent pas. Vu l'humanit� il est tr�s difficile de r�soudre ce probl�me. "
6.2.2.3 Stockage et protection des stocks
Il existe au Mali une particularit� r�gionale, � savoir le fait que les greniers traditionnels sont tr�s fr�quemment employ�s pour le stockage collectif. puisqu'ils repr�sentent pr�s de la moiti� des installations de stockage. Ph�nom�ne typique, ces greniers ont une image relativement n�gative par rapport aux entrep�ts � toiture en t�le ondul�e en argile ou en ciment, alors qu'ils sont en g�n�ral en meilleur �tat du point de vue de la construction.
En ce qui concerne les banques de c�r�ales �tudi�es, c'est la population qui a fourni la totalit� des mat�riaux et prestations en rapport avec la construction (mat�riaux, transport et main-d'uvre). L'organisation non gouvernementale a uniquement fait don du capital de d�part ou l'a pr�t� (1 � 5 t de c�r�ales).
Dans les greniers en bon �tat, les pertes devraient se situer en de�� de 3 %, � l'exception des sites o� les termites posent des probl�mes. Il est effrayant de constater qu'ici �galement, comme au Burkina Faso, l'utilisation inad�quate de pesticides et autres produits chimiques est largement r�pandue (voir tableau annexe D).
6.2.2.4 Rentabilit�
Au contraire de celles des r�gions structurellement d�ficitaires, o� les cr�dits en nature ne peuvent �tre rembours�s que dans les cas exceptionnels de bonne r�colte, les banques de c�r�ales accordant des cr�dits en nature et implant�es dans les r�gions o� les bonnes et les mauvaises r�coltes s'�quilibrent sont par principe viables. L'attribution de cr�dits en nature r�pond aux besoins de la client�le, la gestion est consid�rablement simplifi�e, sans compter que certains autres risques auxquels les banques de c�r�ales sont normalement expos�es sont en l'occurrence fortement r�duits. Les gestionnaires ont la possibilit� de se perfectionner progressivement (par exemple lorsqu'il s'agit � un certain moment de liquider un cumul d'exc�dents), au lieu de se voir confront�s d'embl�e � des exigences qui d�passent leurs capacit�s.
En raison du caract�re incomplet des documents comptables disponibles, il est l� encore impossible d'�mettre un jugement concret sur la rentabilit� des diverses banques de c�r�ales, si bien qu'il nous faut de nouveau recourir � des calculs types.